vendredi 30 octobre 2009

De la revue de presse, L'Express du 29/10/2009, Raphaël Enthoven




Vous retrouverez dans les pages "culture" de L'Express un billet de Raphaël Enthoven qui mérite qu'on s'y penche. En résumé, notre homme nous explique que l'art contemporain est une escroquerie. Bien évidémment, voilà une idée à laquelle nous ne souscrivons pas ici.

Mais comme dirait Jésus, il faut "rendre à César ce qui est à César". (Nous aimons citer Jésus dans ces colonnes).

Certains de ses arguments sont intéressants. Intellectuellement intéressants, mais inexacts. L'une de ses idées, assez largement partagée, est de se dire que tandis que le geste de l'artiste contemporain se simplifie, le regard du spectateur se complexifie.

Expliquons la pensée de Enthoven. Pour lui l'art contemporain, c'est un monochrome, ou un objet de la vie quotidienne posé sur une table. Du coup, on comprend mieux son article. Mais c'est inexact. En ne retenant que certaines productions anecdotiques, Enthoven se trompe. Et ceux qui connaissent l'art contemporain savent très bien combien il se trompe. Enthoven devrait peut-être arrêter de lire Beaux Arts Magazines et s'abonner à Art Press, il mesurera alors mieux la réalité de ce qui compte dans l'art aujourd'hui. (clin d'oeil).

Là où il a raison, c'est que le spectateur a un vrai travail intellectuel à déployer face à ses oeuvres.

Mais là où il se trompe, c'est en nous expliquons que l'estéthique n'a plus droit de cité. Et que ce n'était pas le cas "jadis". Oui, il faut de la culture, des connaissances pour apprécier certaines oeuvres contemporaines. Pas toutes. Et pas plus que par le passé.

Je vous invite à visiter les chambres de Raphaël au Vatican. Et spécialement l'Ecole d'Athènes. C'est une oeuvre exceptionnelle. Mais si on ne la regarde pas en comprenant son projet intellectuel, on manque tout ou presque. Certes, on appréciera la beauté classique des fresques. Mais il s'agit là de porter une position essentielle de la papauté. Le programme iconographique nous rappelle la cohabitation de la raison et de la foi, de Platon et de Socrate avec l'église fondée par St Pierre. Encore faut-il avoir cette culture.

4 commentaires:

Anonyme a dit…

merci isaac, pour ce commentaire éclairé de justesse, d'équilibre et comme toujours d'impartialité.
pm

John a dit…

Commentaire en effet "équilibré" et intéressant. Admettons tout de même que l'argument d'Enthoven : "L'art contemporain est le théâtre d'une étonnante inversion, au terme de laquelle il est plus facile d'être "artiste" que spectateur" fait mouche ! Vous y répondez et j'ai entendu votre réponse.
Vous avez raison d'affirmer que pour bien comprendre l'art d'hier, il ne faut pas moins de connaissances que pour bien comprendre celui d'aujourd'hui. Jean Clair - qu'Enthoven appelle plaisamment "l'académicien atrabilaire" - le répète à longueur de livres !
Enthoven dit encore :"Il suffit de s'exprimer pour être un artiste (...) tout le monde peut devenir artiste". Ecouter ou lire les discours de nombreux "artistes" contemporains est souvent une épreuve tant ils sont sidérants de prétention, de vacuité et d'inculture ! Ils découragent le spectateur exigeant et lucide d'aller vers leurs oeuvres.
Même chose pour les galeristes. Je me souviens d'un débat (sur Arte) entre l'artiste Aude de Kerros et la galeriste Judith Benhamou. La pauvreté de l'argumentation de cette dernière en faveur de l'art contemporain était affligeante. Débordée, elle se réfugia dans une attitude de mépris qui, au yeux du téléspectateur que j'étais, finit de la déconsidérer.
Vous oubliez de rapporter une autre critique d'Enthoven : parce qu'il est conceptuel, l'art contemporain "sacrifie l'émotion à la pensée." Qu'est-ce qu'un art qui n'émeut pas ?
Amicalement

Le Chouan

Isaac a dit…

Cher John,
le filtre de certains média peut expliquer le sentiment de vacuité du discours de galeristes ou d'artistes contemporains. Pour ceux que je connais personnellement, ils sont pour la plupart d'une grande culture. Mais malheureusement, Les Inrocks, Libé ou Beaux Arts magazine ne sont pas de fidèles raporteurs de l'univers de l'art d'aujourd'hui. Je vous renvoie donc à Art Press pour bénéficier d'un éclairage beaucoup plus pensé, et plus libre aussi !
Quant au sujet de l'émotion, voilà bien la démonstration renouvelé que les philosophes comme Enthoven ont tendance à tout "dévorer". En opposant de façon aussi radicale raison et passion Enthoven, indirectement, nous dit qu'il faut laisser aux philosophes la question de la réflexion. Les artistes gardant la gentille responsabilité de faire pleurer les jouvencelles qui se pâmeront devant un sonnet, une aria ou une jolie nature morte.
Je dis non. Cette conception de la position de l'artiste nous renvoie à la situation sociale du XVe siècle décrite par Vasari quelques années plus tard.
Ma conception de l'art n'est pas celle de Enthoven, aucun doute sur le sujet.
Amicalement,
Isaac (nm)

Anne Malherbe a dit…

Depuis Pascal, il s'avère que les philosophes ont généralement une vision très partielle de l'art, quelle que soit la portée de leur vue par ailleurs, et qu'ils ne semblent y voir que les exemples utiles à l'édifice de leur pensée.

Bref, concernant l'art contemporain, certaines des remarques de Raphaël Enthoven sont justes: je suis d'accord pour dire qu'il y a trop de gens se décrétant artistes sans se poser la question de la valeur de ce qu'ils font, je m'accorde aussi pour regretter que l'art ressasse depuis un siècle un certain nombre de problématiques qui avaient lieu d'être il y a un siècle et non plus aujourd'hui, et pour m'agacer sur nombre de textes parfaitement indigestes qui mettent une barrière hermétique entre l'art et le public.

Heureusement, l'art est loin se réduire à cela.

Je ne sais pas jusqu'à quel point on peut comparer la situation artistique d'autrefois (mettons, jusque vers les Impressionnistes) à celle d'aujourd'hui, tant diffèrent ses conditions de création, de diffusion et de commercialisation.
Cependant, notre époque, comme les précédentes, compte de réels grands artistes, qu'il est bien dommage que Raphaël Enthoven ne regarde pas de plus près.

Et finalement, ce qui fait le grand artiste ne diffère pas de ce qui le constituait jadis, même si dans leur forme comme dans leurs conditions de présentation, les oeuvres peuvent être très éloignées de celles d'autrefois. Ce qui importe, c'est que les oeuvres soient porteuses d'une profonde émotion.
Mais l'émotion qui fait le grand art n'a rien à voir avec le pathos, le larmoyant, la guimauve, etc.
C'est pour cela que la distinction entre réflexion et émotion en art ne me paraît pas pertinente.
C'est une émotion porteuse de réflexion. Plus exactement, c'est un bouleversement qui fait qu'après coup, on ne regarde plus les choses tout à fait de la même manière.
Ce n'est pas l'émotion que fait naître un film burlesque, ce n'est pas la réflexion qu'engage un livre de sociologie.
C'est plutôt un renouvellement, plus ou moins puissant, de notre perception.

Par chance, cela peut arriver avec un Caravage, comme avec un Garouste, comme avec une vidéo de Haroun Farocki (pour reprendre quelques exemples cités dans ce blog)...